Platon, La République, livre X — résumé, analyse et passages clés
Les arcanes de la création — prépa scientifique, concours 2027. Par Raphaël Payet, khâgne à Louis-le-Grand, master à l'ENS Ulm, correcteur au baccalauréat.
Ce que le livre X apporte au thème, en une phrase : c'est le grand adversaire du corpus. Contre l'idée que la création révèle ou élève, Platon soutient qu'elle copie, trompe et corrompt — et il en tire une conséquence politique : il faut bannir les poètes.
Situer le passage
La République est un dialogue en dix livres sur la justice et la cité idéale. Le livre X revient, presque en appendice, sur une question laissée ouverte : quelle place accorder à la poésie et aux arts d'imitation dans la cité juste ?
La réponse est brutale. Socrate y reprend et durcit la critique amorcée aux livres II et III : l'art d'imitation doit être exclu. Le livre se referme sur le mythe d'Er, récit de l'au-delà et du choix des vies — mais c'est la première moitié, la critique de l'imitation, qui intéresse directement le thème de la création.
Un mot de vocabulaire décisif : Platon ne parle pas de « création » — le concept n'existe pas chez lui. Il parle de mimèsis, l'imitation. Et tout son argument tient à ceci : ce que nous appelons créer, il l'appelle copier. Poser ce déplacement en dissertation, c'est déjà répondre à moitié au sujet.
Le cœur de l'argument : les trois degrés d'éloignement
C'est la démonstration la plus citée du livre, et la plus efficace en copie. Prends l'exemple du lit (596b et suivant). Il en existe trois :
| Le lit | Qui le fait | Degré |
|---|---|---|
| Le lit en soi, l'Idée du lit | Dieu | 1 — l'être véritable |
| Le lit fabriqué, en bois | L'artisan (le menuisier) | 2 — une copie de l'Idée |
| Le lit peint | L'artiste (le peintre) | 3 — une copie de la copie |
L'artiste est donc à trois degrés de la vérité. Il ne copie même pas l'Idée : il copie l'objet, qui n'était déjà qu'une copie. La création, loin de nous rapprocher de la vérité, nous en éloigne d'un cran supplémentaire.
L'image du miroir (596d-e)
Pour ridiculiser la prétendue puissance de l'artiste, Socrate propose une expérience : prends un miroir, tourne-le de tous côtés, et tu « produiras » aussitôt le soleil, les astres, la terre, les vivants. L'artiste fait pareil : il produit l'apparence de toutes choses, sans en connaître aucune. Peindre, ce n'est pas savoir — c'est tenir un miroir.
⚠️ Citation exacte à relever (596d-e, trad. Leroux) : le passage du miroir.
Les trois arguments à connaître
1. L'artiste ne connaît pas ce qu'il représente (598b-602b)
Le peintre qui représente un cordonnier ne sait pas faire des chaussures ; celui qui peint une bataille n'a jamais commandé d'armée. Il imite l'apparence du savoir, sans le savoir. Homère parle de guerre, de médecine, de gouvernement — mais quelle cité a-t-il jamais gouvernée, quelle guerre a-t-il gagnée ? L'artiste a l'air de tout savoir, et ne sait rien.
⚠️ Citation à relever : le passage où Socrate demande quelle cité Homère a bien gouvernée (599d-600a).
2. L'imitation s'adresse à la partie inférieure de l'âme (602c-605c)
C'est l'argument le plus fort pour le thème. L'art ne parle pas à la raison, mais à la partie de l'âme qui s'émeut, pleure et s'emporte. Il nourrit les passions au lieu de les gouverner. Ce qui fait la puissance de l'art — nous faire ressentir — est exactement ce qui le rend dangereux. Le poète « arrose » ce qu'il faudrait laisser sécher.
⚠️ Citation à relever : la métaphore de l'arrosage des passions (606d, environ).
3. La « vieille querelle » entre la philosophie et la poésie (607b)
Socrate reconnaît l'existence d'un ancien conflit « entre la philosophie et la poésie ». Il prend parti : la poésie sera admise dans la cité seulement si elle prouve qu'elle est utile, non seulement agréable. Faute de quoi, on l'aime — mais on la bannit.
⚠️ Citation reine à relever : la formule de la « vieille querelle entre la philosophie et la poésie » (607b).
L'analyse qui fait la différence
Platon bannit les poètes parce qu'ils sont puissants, non parce qu'ils sont faibles
L'erreur du candidat moyen est de lire le livre X comme un simple mépris de l'art. C'est l'inverse. Socrate reconnaît explicitement la force d'Homère — il l'appelle le premier des poètes tragiques, il avoue l'avoir aimé depuis l'enfance. S'il le chasse, ce n'est pas parce qu'Homère est nul : c'est parce qu'il est irrésistible. On ne bannit pas un menteur inoffensif. On bannit celui dont on redoute la voix.
C'est le paradoxe à exploiter : le geste politique (bannir) contredit l'argument théorique (l'art est une pâle copie sans pouvoir). Si l'art n'était qu'un miroir sans importance, pourquoi l'expulser ? Le bannissement est l'aveu de la puissance que l'argument niait.
Le renversement de Woolf, à garder pour une troisième partie
Platon craint l'art parce qu'il agit sur les passions. Mais Woolf, dans Un lieu à soi, montre que la vraie question n'est pas ce que l'art fait à l'âme, mais qui a le droit de le produire. Là où Platon veut expulser les poètes trop puissants, la société a d'abord empêché des créateurs — les femmes — de le devenir. La censure de Platon est postérieure à l'œuvre ; celle que décrit Woolf est antérieure. Ce contraste fait une sous-partie entière.
Et l'ironie du dialogue lui-même
Détail redoutable en ouverture : Platon condamne l'imitation… dans un dialogue, c'est-à-dire une œuvre où il imite des personnages qui parlent. Il fait des mythes (celui d'Er clôt le livre). Le plus grand adversaire de la fiction est l'un des plus grands écrivains de fiction de l'histoire. Comme Zola qui démontre l'échec du créateur dans un roman parfaitement achevé, Platon se réfute par la forme même de son texte.
Comment l'utiliser en dissertation
| Le passage | Sert à défendre | Partie type |
|---|---|---|
| Les trois degrés / le miroir | La création ne révèle rien, elle copie une copie | La création comme illusion |
| L'artiste ignorant (Homère) | Le prestige du créateur est une imposture | Contre le génie |
| L'imitation flatte les passions | L'art séduit au lieu d'éclairer | La création comme danger |
| Le bannissement des poètes | La société décide du sort de l'œuvre | Création et pouvoir (souvent partie III) |