Dissertation corrigée — La vanité est-elle le moteur de la création ?

Les arcanes de la création — prépa scientifique, concours 2027. Par Raphaël Payet, khâgne à Louis-le-Grand, master à l'ENS Ulm, correcteur au baccalauréat.

Sujet. « Vanité. Les historiens de la littérature, les universitaires, oublient de la compter comme principal motif de la création littéraire. »

Simon Liberati

Étape 0 — Extraire la thèse

Le sujet est une citation : la première opération consiste à en dégager la thèse, sous forme d'affirmation tranchée. On ne reformule pas, on extrait.

Thèse de la citation : la vanité est le motif principal de la création, et l'on refuse de le voir.

Deux mots portent le sujet. « Principal » — Liberati ne dit pas que la vanité compte parmi les motifs, il dit qu'elle les commande tous. Et « oublient » — il accuse une cécité volontaire. La citation est donc double : une thèse sur la création, et une thèse sur le mensonge qu'on fait à son sujet.

Les mauvaises problématiques, celles qui reformulent et perdent le sujet : « La création est-elle égoïste ? », « L'artiste cherche-t-il la gloire ? ». Elles laissent tomber « principal » — c'est-à-dire tout l'enjeu.

Introduction

La première chose qu'Ion dit à Socrate, dans le dialogue qui porte son nom, c'est qu'il vient de remporter le premier prix et qu'il estime mériter une couronne d'or des Homérides. Il n'a pas encore prononcé une phrase sur la poésie qu'il a déjà parlé de sa gloire. Le rhapsode ne se présente pas comme un homme qui sait : il se présente comme un homme qu'on couronne.

La vanité désigne l'attachement excessif à l'image que les autres nous renvoient — non pas l'orgueil, qui se suffit du jugement qu'on porte sur soi, mais un appétit de reconnaissance qui suppose un public. Un motif est ce qui met en mouvement : non pas une cause parmi d'autres, mais ce qui déclenche. Et principal signifie que tous les autres motifs — le besoin, l'inspiration, la vocation — ne seraient que des masques posés sur celui-là.

À première vue, Liberati a raison, et son insolence dit une vérité que la critique universitaire préfère taire : les créateurs veulent être vus, ils rivalisent, ils bâtissent des monuments à leur propre nom. Mais si la vanité était vraiment le moteur, alors ceux à qui la société a refusé jusqu'au droit d'exister comme créateurs n'auraient jamais rien produit — et l'inverse est vrai. Peut-on faire de la vanité le principe de la création, quand la création naît précisément chez ceux qui n'ont aucune place à défendre ?

La vanité paraît bien commander l'acte créateur, et les trois œuvres au programme en portent la trace (I). Pourtant le véritable moteur est ailleurs : on ne crée pas depuis une plénitude qu'il faudrait exhiber, mais depuis un manque (II). Reste que la vanité n'est pas une passion privée : c'est un privilège que la société distribue, refuse, et finit par punir (III).

I. La vanité commande bien l'acte créateur

Idée unique de la partie : le créateur crée pour être vu.

1. La gloire — le créateur veut la couronne avant de vouloir l'œuvre

Le désir de reconnaissance ne s'ajoute pas à la création : il la précède. Il est là avant le premier vers, avant le premier coup de pinceau, et c'est lui qui met en mouvement.

Dans l'Ion, Socrate n'a pas encore posé sa première question que le rhapsode a déjà mentionné sa victoire aux jeux d'Épidaure et la couronne d'or qu'il estime lui être due. Interrogé sur son art, Ion ne parle pas d'Homère : il parle de son succès. Le premier mouvement du créateur, dans la première œuvre du corpus, est un mouvement de vanité. Et Platon le note sans commentaire — ce qui rend l'observation plus accablante encore.

2. La rivalité — on ne crée pas seul, on crée contre

La vanité n'est pas un rapport à soi : c'est un rapport aux autres. Elle suppose un concurrent, un classement, un jury. Elle transforme l'atelier en champ de bataille.

Dans L'Œuvre, la bande de Claude Lantier ne travaille pas côte à côte : elle se jauge. Chacun guette le Salon, chacun mesure sa place. Fagerolles, l'ancien camarade, réussit précisément en trahissant l'esthétique du groupe et en donnant au public ce qu'il attend. Le roman de Zola n'est pas le portrait d'un solitaire : c'est celui d'une compétition. Et la peinture s'y fait toujours sous le regard d'un rival.

3. Le monument — l'œuvre comme statue de soi

La vanité ne se contente pas d'être vue : elle veut durer. Elle pousse le créateur à concevoir des œuvres démesurées, dont la seule fonction est d'attester la grandeur de celui qui les a faites.

La grande toile de Claude Lantier est une femme nue surgissant au cœur de Paris. Le format est immense, le sujet est un défi lancé à la ville entière. Ce n'est pas un tableau : c'est un monument. Claude n'y travaille pas pour la peinture, il y travaille pour la place que la peinture lui donnera. Et c'est cette démesure — non le manque de talent — qui l'empêchera de l'achever.

Transition

Ion se vante, la bande se jalouse, Claude bâtit sa statue : la vanité paraît partout, et Liberati semble avoir gagné. Mais il faut regarder qui, dans le corpus, crée vraiment. Ion ne compose rien — il récite. Claude n'achève rien — il se pend. Les vaniteux du corpus sont précisément ceux qui ne produisent aucune œuvre. Il faut donc renverser la thèse.

II. On ne crée pas depuis la vanité, mais depuis le manque

Idée unique de la partie : la création naît d'un défaut, non d'une plénitude à exhiber.

1. La dépossession — le créateur ne sait pas ce qu'il fait, il n'a donc rien dont se glorifier

La vanité suppose un savoir : on ne se vante que de ce qu'on maîtrise. Or Socrate démontre exactement l'inverse.

Interrogé, Ion se révèle incapable de rendre compte de son art. Il excelle sur Homère et devient nul sur tout autre poète — ce qui prouve qu'il ne possède aucune tekhnè, aucune compétence transposable. Il est traversé, non savant. Platon file l'image de la pierre d'Héraclée : la Muse aimante le poète, qui aimante le rhapsode, qui aimante le spectateur. Ion se vante d'une couronne qu'il n'a pas méritée, parce qu'il n'a rien fait. Sa vanité n'est pas le moteur de sa récitation : c'est un contresens sur ce qui lui arrive.

2. La nécessité — le vrai créateur travaille comme un ouvrier

Le créateur qui produit effectivement une œuvre ne cherche pas la gloire : il fait son métier, méthodiquement, dans la durée. La vanité fait perdre du temps ; le travail en gagne.

Face à Claude Lantier se tient Sandoz, l'écrivain besogneux, qui construit patiemment son grand cycle romanesque et l'achève. Sandoz ne rêve pas de couronnes : il aligne les volumes. Il est le double de Zola lui-même. Et le livre que nous tenons entre les mains est la preuve matérielle que Sandoz avait raison : L'Œuvre existe ; la toile de Claude n'existe pas. Le vaniteux se pend, le travailleur publie.

3. Le manque — ceux qui n'ont aucune place à défendre créent quand même

Si la vanité était le moteur, il faudrait qu'un créateur ait d'abord une position à faire valoir. Or l'histoire produit exactement le cas inverse, et Woolf en fait la démonstration.

Judith Shakespeare, la sœur imaginaire de William, est aussi douée que lui. On lui refuse l'école, on la fiance de force à seize ans, on lui rit au nez au théâtre, et elle finit par se tuer. À aucun moment on ne lui a laissé la possibilité de la moindre vanité : on lui a appris à s'effacer, non à se croire quelqu'un. Et pourtant le don était là. La vanité n'était pas le moteur — elle était le privilège qu'on lui refusait. Liberati confond le carburant et le permis de conduire.

Transition

Le manque, donc, et non la vanité. Mais l'exemple de Judith Shakespeare ne réfute pas seulement Liberati : il déplace la question. Car si l'on a refusé à Judith le droit de se croire quelqu'un, c'est bien que ce droit se distribue. La vanité n'est pas une passion privée : c'est une autorisation sociale. Il faut donc demander qui la délivre.

III. La vanité est un privilège que la société distribue, puis punit

Idée unique de la partie : l'ordre social décide qui a le droit de se croire créateur.

1. Le privilège — la vanité se donne aux uns et se refuse aux autres

La vanité n'est pas également répartie. Elle est le produit d'une position, et cette position s'hérite.

Au British Museum, Woolf lit tout ce que les hommes ont écrit sur les femmes, et elle remarque que ces textes sont en colère. Elle en déduit que cette colère trahit le besoin d'affirmer une supériorité, donc le doute qui la mine. La vanité masculine n'est pas un trait de caractère : c'est un effet de la domination, et elle abîme aussi celui qui domine. Face à elle, les femmes ont appris l'effacement. Il ne s'agit donc pas de deux tempéraments, mais de deux places.

2. La fabrication du désir — la société crée l'appétit de gloire qu'elle refuse ensuite de satisfaire

Il n'y a pas de vanité sans institution qui consacre. C'est le jury qui produit le désir d'être primé — puis qui l'humilie.

Le tableau Plein Air est refusé par le Salon officiel, puis exposé au Salon des Refusés, où la foule éclate de rire devant lui. Claude n'a rien perdu de son talent entre l'atelier et la salle : c'est l'institution qui a rendu son verdict. Et ce verdict entre en lui, s'installe, devient le doute, puis l'acharnement, puis la corde. La société ne se contente pas de fabriquer l'appétit de reconnaissance : elle le retourne en poison.

3. Le bannissement — la Cité expulse la vanité qu'elle a produite

Une société qui a créé le désir de gloire finit par s'en effrayer, et elle expulse ceux qui le captent.

Au livre X de La République, la Cité idéale bannit les poètes. Non parce qu'ils sont mauvais — Platon reconnaît explicitement la puissance d'Homère — mais parce qu'ils sont trop puissants : ils s'adressent à la partie inférieure de l'âme et défont l'ouvrage de la raison. C'est très exactement la vanité du poète que la Cité redoute : son pouvoir de capter l'admiration. La société lui a donné la couronne, puis elle le chasse pour l'avoir portée.

Conclusion

Liberati a vu quelque chose de vrai, et il l'a mal nommé. La vanité est bien partout dans la création — mais elle n'en est pas le moteur. Elle en est le symptôme : le signe extérieur d'une place sociale qu'on occupe, ou qu'on rêve d'occuper. Ion se vante et ne compose rien ; Claude bâtit son monument et se pend ; Judith Shakespeare n'a jamais eu droit à la moindre vanité, et elle avait le don.

Les universitaires n'« oublient » donc pas de compter la vanité. Ils la comptent mal, et Liberati aussi : ils la prennent pour une passion individuelle, quand elle est une distribution.

Reste une question que le corpus ne pouvait pas poser. Si une machine crée aujourd'hui sans désirer aucune couronne, sans rival et sans public — que devient une création dont plus personne n'attend la gloire ?